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- Écrit par : Emmanuel Brugvin
- Catégorie : Editorial Vignovin
Editorial Vignovin - Juin 2018
Le monde va manquer de rosé cette année ! Un article paru dans les Echos l’assure. Repris dans de nombreux médias nationaux, cette affirmation a déclenché une cascade des commentaires. Mais la profession a du répondant. Nous assistons surtout à un élargissement de l’offre de rosé et à une recomposition du marché.
L’article du quotidien économique annonce : « Trop peu de vin pour trop de consommateurs... Vingt-quatre millions d'hectolitres (10,6 % des volumes des vins tranquilles consommés dans le monde) ne suffisent pas à désaltérer la planète, car la consommation mondiale a crû de 31 % et le nombre de pays importateurs de 16 % au cours des quinze dernières années ».
Beaucoup d’observateurs n’ont d’yeux que pour la référence mondiale des rosés, le Provence et ses 977 600 hl (130 millions de bouteilles) dont 90 % dans cette couleur. En 2017, la récolte, amoindrie de 12 %, a fait grimper les prix (de 20 à 30 % l'hectolitre selon l'AOC). Les 20 millions de bouteilles en moins (155 contre 176 en 2016) ont stressé un peu plus un marché déjà tendu par l'absence de stocks. L’année dernière, les sorties commerciales enregistraient une hausse de + 10,3 % et représentent 1 255 850 hl dont 30 % exportés.

Vin people et international
Ses cours s’envolent comme le foncier agricole. Plusieurs stars comme George Lucas, père de Star Wars, ou Johnny Depp près de Saint-Tropez possèdent une propriété dans le Var. Le Provence d’Angelina Jolie et Brad Pitt, le Miraval, s’est hissé dans le top 100 d’une revue américaine de référence. Ces 10 dernières années, le rosé de Provence a vu ses exportations croitre de 547 % en volume et de 1 020 % en valeur. Les ventes de Provence ont bondi de 40 % en 2017 aux Etats-Unis, deuxième pays consommateur aujourd’hui (14 % de la consommation mondiale), derrière la France (35 %) et devant l’Allemagne (8 %).
Changement sociétal
Ce succès s’explique par un quart de siècle d’efforts du Comité interprofessionnel des vins de Provence et des évolutions dans la consommation alimentaire. Moins de viande rouge, plus de plats exotiques, de snacking et d’apéritifs. Un sociologue, comme Stéphane Hugon, constate que le rosé a réussi à séduire les personnes qui renonçaient à acheter du vin « car ils n’y connaissaient rien ». Ces consommateurs décomplexés échangent autour de cette boisson conviviale affranchis de l’image du vin rouge réservé aux « sachants ».
Toute la France en rose
A y regarder de plus, certes, la croissance est de 32 % mais de 2002 à 2016. Le Côte-de-Provence, navire amiral de cette couleur, n’est pas le rosé à lui seul, loin de là. Dans la pratique, nous assistons quantitativement à une hausse de la consommation et qualitativement à une recomposition de l’offre et de la demande. Même si les marchés sont tendus – les sorties de chais accusent un mois d’avance cette année et les stocks sont bas - la production est tout à fait capable de s’ajuster. Les cousins du Provence, les Coteaux Varois-en-Provence (127 900 hl) et Aix-en-Provence (212 400 hl) restent bien présents. Mais surtout, le numéro un national, le Languedoc, produit deux fois plus de rosé que le Provence et fois plus que la Loire. L’IGP Pays d’Oc (6 millions d’hectolitres dont 21 % en rosé) qui peut largement combler le marché avec une croissance de 9,4 % l’an dernier (+ 50 % en 5 ans).
De la Corse à la Loire
L’IGP Méditerranée, qui va de la Drôme-Ardèche à la Corse en passant par Paca, diffuse 350 000 hl de rosé à des cours en hausse constante dépassant les 90 €/hl. Les grandes maisons de négoce, voyant l’envolée des prix des vins de Provence qui désertent désormais le segment en dessous de 8 € la bouteille, investissent dans de nouvelles marques pour occuper ce marché avec une sélection des meilleures IGP Méditerranée. Et c’est sans compter sur l’AOP Languedoc (255 179 ha dont 34 % en rosé) et toutes les régions françaises qui se sont investies, à des niveaux divers, dans cette couleur, 45 % en AOP, 45 % en IGP et 10 % de vins de France. Nombre de viticulteurs vinifient pour partie en rosé plutôt qu’en rouge les mêmes cépages, préférant le pressurage direct au rosé de saignée ou de macération pour adopter les couleurs saumon et arômes mis à la mode par le Provence.
Production mondiale en hausse
Puis, il a le potentiel de l’Espagne, premier exportateur mondial de vins rosés. Avec 40 % des volumes mondiaux échangés à l’international, 75 % de ses exportations de vins, ce pays où la consommation de rosé diminue, peut parfaitement répondre à la demande. L’Italie, qui monte en gamme, est le troisième exportateur de rosé (15 %) derrière la France (16 %). Entre l’Espagne qui vend son vrac aux alentours de 30 €/hl et la Provence qui frise parfois les 300 €, l’accroissement de la production aux Etats-Unis, en Afrique-du-Sud, en Argentine et aux Chili, le marché mondial sera abreuvé. Au consommateur de changer ses habitudes. Son Provence, rosé de plage il y a 30 ans, est devenu désormais un produit prisé et cher. L’amateur pourra se rabattre sur d’autres vins de qualité français et étrangers qui croissent tant en quantité et qu’en qualité. Pendant ce temps, le Tavel, qui se requalifie de cru « inclassable », relance sa communication et rappelle qu’il est la première AOC en rosé de France… de l’histoire. C’était en 1936.
Emmanuel Brugvin
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