Fermeture de lieux de consommation, sanctions américaines, tensions avec la Chine, l’année 2020 restera comme historique sur le marché du vin. Certains signes optimistes permettent d’entrevoir une amélioration de la fluidité des échanges à moyen terme sur fond d’une production mondiale qui reste stable.

D’après FranceAgriMer, le bilan de la campagne vitivinicole 2019-2020 se clôt sur un net repli des transactions de vin en vrac suite essentiellement à un fort ralentissement en mars et avril 2020, dû aux mesures de confinement liées à l’épidémie de Covid-19. Les Douanes estiment les stocks de vin au 31 juillet 2020 au plus haut depuis 6 ans à près de 54,6 millions d’hectolitres (dont 31,1 millions d’hectolitres de stocks à la production et 23,5 millions d’hectolitres de stocks au commerce), avec des situations disparates entre les différents bassins de production. Ce niveau de stock doit néanmoins être relativisé au regard des volumes livrés à la distillation avant le 31 juillet 2020, soit 1,2 million d’hectolitres.

Chez les ténors en volume, Bordeaux va mal. Les ventes s’établissent sur 12 mois glissants à septembre à 3,8 millions d’hectolitres pour une production de 5 millions d’hectolitres. Avec 2,7 millions d’hectolitres, les vins de la vallée du Rhône enregistrent un recul des ventes de 6 % mais les stocks restent stables en raison des récoltes toujours plus réduites causées par des sécheresses successives. Les ventes de champagne chutent de 9,9 % en septembre, à 23,4 millions de cols surtout à l’export : - 23,9% sur l’Union européenne (34,1 millions de cols) et - 26,5% sur les pays tiers (42,8 millions de cols). Le marché français, toujours le premier débouché du champagne, a absorbé 63,7 millions de bouteilles, en baisse de 19,5%.

 

Production mondiale stable

Selon les statistiques de l’OIV, l’Organisation internationale de la vigne et du vin, la production mondiale devrait se situer aux alentours de 258 millions d’hectolitres (hors moûts et jus) en 2020, soit en très légère progression (+1%) par rapport à 2019. Nous sommes bien loin des 294 millions d’hectolitres de 2018. « Ce n’est pas forcément une mauvaise nouvelle dans le contexte actuel de pandémie mondiale », note son directeur général, Pau Roca. Les mesures de confinement avec les fermetures des restaurants qui l’accompagnent ont fortement impacté la consommation de vin à travers le monde. A cela s’ajoutent les mesures de rétorsion fiscales américaines, les craintes du Brexit et certaines tensions avec le marché chinois.

 

Embellie politique

Ne vivrions-nous pas une phase de destruction créatrice définie par le philosophe Joseph Schumpeter chère à Emmanuel Macron. Lors de ses premiers échanges avec ses futurs homologues, Joe Biden a clairement signifié sa volonté de revenir au multilatéralisme, défendu également par les Européens. Cette volonté politique marque une rupture totale avec son prédécesseur qui doit quitter la Maison Blanche, farouche partisan des relations bilatérales entre états et du protectionnisme. La viticulture, victime collatérale d’une mesure de rétorsion d’un conflit Boeing-Airbus, pourrait aspirer à des jours meilleurs. Il faudra attendre la prise de fonction du nouveau président des Etats-Unis pour en savoir plus sur l’évolution des taxes douanières. Déjà, l’avionneur européen a pris de nombreuses dispositions pour calmer le jeu.

Philippe Pellaton, élu en novembre à la présidence d’Inter Rhône, signale que pour les seuls vins de la vallée du Rhône, « les taxes Trump et le tarissement des flux commerciaux ont provoqué de janvier à août un recul de 16 % des exportations sur les USA (143 630 ha sur les 8 premiers mois de 2019), et de 45 % sur la Chine (45 867 hl de sur les 8 premiers mois 2019) ». Cette année qui se termine indique aussi d’autres tendances fortes : « Les spéculations pessimistes sur les conséquences du Brexit en se sont pas concrétisées. Les positions commerciales en Grande Bretagne restent pérennes comme sur le reste des marchés européens ».

 

Multilatéralisme

Le scrutin américain de novembre pourrait lui aussi déboucher sur une fluidification des échanges entre la Grande Bretagne et l’Union. Joe Biden, comme les Européens, se dit opposé à tout retour d’une frontière entre les deux Irlande. Cette position isole les velléités des partisans d’un Brexit dur. La libre circulation des marchandises pourrait en ressortir renforcée. Depuis plusieurs siècles, la couronne britannique a essentiellement signé des accords de libre-échange avec le reste du monde. Depuis, le Brexit, Londres vient encore d’en signer un nouveau avec Tokyo sur 99 % des marchandises. Et en prépare un autre avec le Trans-Pacific Partnership, vaste zone de libre-échange entrée en vigueur en 2018, regroupant à ce jour le Canada, le Mexique, le Pérou, le Chili, la Nouvelle-Zélande, l’Australie, Singapour, la Malaisie, Brunei, le Vietnam et le Japon (les États-Unis, membre fondateur, s’en sont retirés en 2017). Rien ne devrait empêcher nos bouteilles de circuler dans les mois qui viennent en attendant l’arrivée d’un vaccin contre anti-Covid.

 

Brexit in name

Enfin, suite au Brexit, les britanniques viennent de mettre en place une réglementation pour définir la qualité de leurs produits alimentaires comme le whisky, qui n’est qu’un copier-coller des textes européens. Pascal Lamy, ancien commissaire européen pour le commerce et ancien directeur général de l'Organisation mondiale du commerce prédit un « Brino » depuis le début de l’année, un « Brexit in name » qui n’en aurait que le nom, pas les effets. Reste que pour se rencontrer, acheteurs et vendeurs se trouvent privés de salons internationaux annulés ou reportés en juin. Seul Prowein, le plus important, maintient sa manifestation du 19 au 23 mars allongée de 3 à 5 jours pour réduire les contacts entre visiteurs (masqués).

Mais tout reste fragile. Le 9 novembre, l’Europe a imposé une surtaxe de 25 % sur les importants de spiritueux des Etats-Unis qui n’apparait pas comme une marque d’apaisement.

 

Le retour de la Chine

Autre bonne nouvelle, le ciel chinois s’éclaircit. Alors que les importations avaient reculé de 29,6 % en valeur entre septembre 2019 et septembre 2020, à 1,84 milliards de dollars, le mois de septembre semble marquer un tournant, avec un repli plus modeste de 1,4 %. Trop tôt pour affirmer un retour à la normale. L’Australie a accru ses ventes 150 % de hausse. Les importateurs anticipant des sanctions liées aux enquêtes antidumping et anti-subvention lancées par Pékin à l’encontre de ses vins sur fonds de plusieurs différends politiques. Si cette rétorsion se concrétise, le marché de l’Empire du Milieu sera plus porteur pour les autres pays producteurs.

Pour prédire l’avenir, mieux vaut s’en référer à l’étymologie de « crise » en chinois un mot composé. Ses deux idéogrammes signifient « danger » mais aussi « opportunités ». La destruction créatrice n’est pas loin.

Emmanuel Brugvin

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